Par
où tout a débuté…
Une
photocopie, la page d’un dictionnaire. Un
mot surligné de bleu.
OBSCURESCENCE : n.f. – 1994 ; lat. obscurus.
I. Emission d’ombre d’un corps,
déterminée par une radiation
de couleur obscure (chromobscurescence)
ou une réaction chimique (chimiobscurescence).
II. Rayonnement sombre qui, en créant
sa propre substance picturale, peut absorber
totalement la lumière environnante. Noir profond. III. Nom d’un
groupe artistique littéraire et politique
né à la fin des années
nonante (quatre-vingt dix), héritier
du surréalisme, du situationnisme et
de l’actionnisme viennois, qui vise
à reposer, par des actions critiques
radicales contre le système capitaliste,
la question de la place politique de l’artiste.
« Nous opposons donc au matérialisme
virtuel [...], la matérialité
pragmatique de notre subversion et de
notre détermination en créant
le concept de ‘‘virus artistique’’.
(Van Haverb.) – CONTR. Luminescence. |
Collage-montage,
dans l’esprit encyclopédique, d’un
néologisme singulier. Ce vocable de l’art,
inventé par l’initiateur du «
groupe » artistique éponyme, prend
racine dans les dernières années de
la décennie 1990. C’est en 1998, à
Bruxelles, qu’est créé Obscurescence,
qui s’assigne la mission d’attaquer
– fustiger, dénoncer, mettre à
mal – l’ « Académisme crasse
» et un milieu de l’art aseptisé
et mercantile « en grippant ses rouages par
la démonstration de l’aberration, systématique
et flagrante, par laquelle il tourne sur lui-même,
et pour lui-même » [1].
Concrètement, il s’agit pour le collectif
d’attaquer l’art et son académisme
(pour autant qu’il puisse encore y en avoir
un, après les années de guerre que
lui ont livrées les artistes tout au long
du siècle passé ; comprenons qu’à
chaque fois, dans la linéarité du
temps, s’instaure un nouvel académisme),
son milieu et ses modalités d’existence
au sein d’un ‘système’
et du marché :
-
« en se servant de lui tel qu’il s’est
lui-même institué, systématique
et forçant la logique de représentation
médiatique dont il se réclame
- en prenant à la lettre son principe de
sur-représentation de Soi qu’il exerce,
et dans lequel les œuvres ne sont que le
prétexte à une surenchère
visuelle et médiatique, visant au matraquage
publicitaire, que revendique d’ordinaire
le seul (et omniscient) marketing
- en se servant de lui, comme il se sert de l’Art
; comme une caisse de résonance qu’il
s’évertue à être, en
tout et pour tout
- en jouant au grain de sable, qui va enrayer
la mécanique financière et la logique
de profit, en faisant d’abord s’emballer
ladite machine à pognon, en s’insinuant
dans son système de valeur et de prolifération
planifiée(s)
- en créant (ce qui ne saturait être
le tenant ou l’aboutissant de ce système)
le concept d’un virus artistique qui, s’il
n’aura jamais sans doute quelconque capacité
à détruire le réseau économique
qu’il infecte, devra néanmoins apparaître
et agir comme un parasite, aussi subversif, que
moqueur et déterminé ».
C’est
donc « en cassant formellement le cadre (au
propre comme au figuré) dans lequel se repose
et auquel croit paresseusement le système
économico-artistique contemporain »
qu’Obscurescence choisit d’acter, dans
l’anonymat de son identité multiple
pourtant à priori révélée
: Alain Van Haverbeke, André Demagriën,
Alain Detilleux, Adrien Desombre et Alexandre Dalicia.
Cinq figures sans visage.
Des
affiches de soldes accrochées aux vitres
de galeries de renom, ‘installation’
de scellés empêchant l’accès
à celles-ci, un jeu concours lors duquel
les visiteurs sont amenés à repérer
un maximum de « CIBLES » numérotées
et dispersées dans les différents
stands de la foire Art Brussels (et invités
à quérir un cachet chez les galeristes
visés ou « ciblés » afin
de remporter champagne et caviar), installation
d’enseignes de cafétéria lors
de vernissages en galerie, dépôts de
tracts clandestins, envois épistolaires,
autant d’interventions qui ont animé
le groupe pendant près de quatre ans, traduisant
son irritation et son mépris à l’égard
des « galeries-bunkers » qu’il
leur semblait nécessaire de parasiter.
L’un des principaux écueils auquel
a rapidement été confronté
Obscurescence est probablement le manque de crédit
que lui ont accordé les structures officielles,
celles qui précisément se voyaient
visées par les textes, gestes et interventions
du groupe. Et pourtant, il semblerait que ce parasitage
ne soit pas resté sans effets. Le groupe
n’a pour ainsi dire pas eu bonne presse, si
bien qu’au-delà d’une interview
parue dans Flux News (septembre 2001), et d’une
référence maladroitement déguisée
dans un article de Claude Lorent (Libre Belgique
du 21 avril 2001), rien ne permet de cerner le collectif
et ses objectifs, si ce n’est les seuls textes
des artistes eux-mêmes et leurs envois épistolaires
à certaines ‘personnalités’
ou ‘acteurs’ du monde de l’art
belge (Pierre-Olivier Rollin, Laurent Jacob, Wodek,
Michel Draguet, Fabienne Dumont, etc.).
Dans un article consacré à la manifestation Art6 – Six directions in contemporary
Art, organisée en marge de la foire
Art Brussels et à laquelle participaient
conjointement Le Bonheur, Artaspoon, Les Témoins
Oculistes, Le Chalet de Haute Nuit (qui choisit
d’inviter le groupe Obscurescence), The Flying
Cow project et La Maison de Malrijke Scheurs, au
centre Dansaert, Claude Lorent remarque : «
Pour les uns, le calcul est de profiter d’une
aubaine, pour d’autres, l’acte prend
allure de contestation de la foire. La cible est
le marché de l’art en ses pratiques
en galeries de standing. Le ton est virulent, et
l’attaque en règle : sur papier ou
en installation tenant du pire cliché degré
zéro ». Et le critique de poursuivre
: « Leur marginalité est relative et
chacun joue de la sorte un rôle spécifique,
bénéfique pour tous, soit de révélateur
de jeunes talents, soit de soutien à des
œuvres, des tendances, des artistes ne rencontrant
que peu d’intérêt auprès
des galeries conventionnelles. La relation revendiquée
à Art Brussels est dès lors d’amour/rivalité,
d’autant plus qu’un des participants
est un candidat refusé. Comment alors interpréter
la charge de circonstance d’un groupuscule
oeuvrant dans le courage de l’anonymat et
du pseudonyme, à l’encontre d’un
marché qui ne cache pas son jeu et dont on
tente en même temps de récupérer
les profits. Un peu naïve, la position manque
d’autant plus de cohérence que les
protagonistes vitupèrent en sus sur l’art
actuel immanquablement présent en cette expo,
et ce, tout en se revendiquant du surréalisme
(révolutionnaire ?) à qui ils empruntent
la formule des tracts, les envois épistolaires
» [2].
En réaction à cet article paru dans
la Libre Belgique du 21 avril 2001, François
Liénard, pour le Chalet de Haute Nuit, conclut,
en guise de droit de réponse : « Art
6 n’est pas un salon des refusés, le
Chalet de Haute Nuit pour sa part n’ayant
jamais rien demandé et encore moins mendié,
nos artistes ne sont pas des exclus du circuit de
l’art. Et si nous bénéficions
de Art Brussels, le profit n’est pas du côté
de la finance mais de celui de la curiosité
intellectuelle de centaines de visiteurs. Il est
injustifié de remettre notre professionnalisme
en question, cela fait 8 ans que le Chalet de Haute
Nuit travaille avec conviction et intégrité,
et si nous avons une fierté c’est celle
de ne pas être des marchands de tapis. L’allusion
à l’anonymat d’Obscurescence
(groupe d’activistes que nous invitons) n’est
pas fondée, cela fait des mois qu’ils
envoient l’actualité de leurs actions
à ce journaliste. (…) La conclusion
de cette affaire est qu’on ne pense pas l’art
contemporain, on l’achète. Nous avons
commis un crime de lèse-majesté envers
cette auguste institution - institution du marché
s’entend, nous ne parlons pas d’art
ici -, envers ce monde parfait peint aux couleurs
de l’argent. Leurs rêves ne sont pas
les nôtres, simplement, mais la différence
est énorme. Enfin, pourquoi un journaliste
défend-t-il une foire en descendant une manifestation
de liberté et de créativité
alors que toute l’histoire de l’art
nous montre qu’il fait fausse route ? »
[3].
A l’ombre d’une vaste scène légitimée
et de sa médiatisation
Dans de telles circonstances se dessinent les contours
de plusieurs camps en présence. De façon
purement caricaturale, on distinguerait : l’officielle
structure et l’officieux mouvement de l’art
qu’on ne peut fustiger (ou dans lequel on
ne pourrait se permettre de ne pas croire) au risque
de passer pour des alter-activistes de l’art
ou des « outsiders de la branlette »
; les structures plus mobiles, ouvertes et alternatives
qui travaillent dans le souci de la différence
et de la singularité, quoi qu’il en
coûte ; et les entre-deux, les hésitants,
ceux qui vont et viennent d’un camp à
l’autre, démarchant auprès de
ceux sur qui ils cracheront l’instant d’après,
dans le refoulement et la frustration de ne pas
se voir acceptés (l’amour-rivalité).
Au fond, cette ambiguïté des rapports
se manifeste également dans l’attitude
d’intérêt et de retrait, d’amusement
et d’amertume de certains critiques qui, par
la force des choses, choisissent ‘de ne pas
se mouiller’. Ainsi, Pierre-Olivier Rollin
s’exprimera de la sorte, dans une lettre adressée
à Obscurescence (« aux bons offices
de François Liénard », précise-t-il)
: « J’ai effectivement proposé
au conseil de rédaction de l’‘‘Art
Même’’ un article sur vos activités
et je n’ai obtenu qu’un ‘‘on
verra plus tard’’, plutôt embarrassé
face à mon enthousiasme. Depuis silence radio,
assez paradoxal à l’heure d’aujourd’hui.
Ceci dit, je ne me sens plus assez l’âme
prosélyte pour imposer, partout et à
tout prix, un article sur un sujet qui m’intéresse
– ce n’est que du papier, (ex)forme
contemporaine de vanitas (…) »
[4].
Ce qui irrite la critique et les figures participant
du « vrai art », celui des galeries
et des foires, est davantage à trouver dans
cette obscurité (simplement parce qu’ils
ne sont pas sous la lumière des projecteurs)
des réseaux non officiels, « indépendants
» - pour faire gros -, dont ils ne parviennent
pas à saisir les fins et dont ils méprisent
les moyens. L’exemple de François Liénard,
cet « infatigable pirate de l’art »
dixit Rollin, est emblématique et révélatrice,
en Communauté française, de l’artiste-critique
désabusé, désenchanté
devant le paysage artistique et institutionnel auquel
il est confronté. Pierre-Yves Desaive revenait,
dans l’Art Même de l’hiver 2006,
sur ce personnage singulier : « Ne ne suivrons
par contre pas François Liénard dans
son constat désabusé d’une scène
artistique belge vue comme un ‘‘Titanic
sans importance’’ (…) »
[5]. François Liénard
est réputé bougon, remarque Desaive,
mais on aurait tort de dénier l’importance
et la qualité du travail du Chalet de Haute
Nuit depuis aujourd’hui plus de treize ans.
Notons que Liénard a pris, depuis peu, une
légère distance avec le siège
de l’asbl (Ecaussines), même si la programmation
d’expositions y est toujours d’actualité
(Valérie Peclow vous y reçoit).
Le groupe Obscurescence, bien qu’il reste
l’un des seuls à se réclamer
de l’activisme et de la perturbation, n’est
par conséquent pas le seul groupuscule à
irriter les milieux institutionnels de l’art,
puisqu’il faut compter sur un certain nombre
d’alternatives indépendantes qui s’activent
dans l’ombre de la reconnaissance accordée
à une scène belge dont on soigne la
propreté et le conventionnalisme. Les exemples
ne manqueraient pas, les digressions pourraient
être nombreuses. Nous y reviendrons dans un
texte plus « à propos », en revenant
sur le cas du Chalet, et d’autres lieux participant
d’un circuit tout simplement « autre
», à l’instar du centre 3DéStructure
et de ses programmations éclectiques (espace
d’art, de performances, de musique, librairie
temporaire et bar), lieu peu consensuel - aujourd’hui
menacé par un manque de soutien - à
la tête duquel on trouve Violante Crucifix
(Nicolas Chevalier), plasticien, collagiste, membre
de l’ex-collectif Collactif.
Un projet éditorial comme étape de
la maturation : Le Collimateur
Les visées politiques d’Obscurescence,
jusque là inscrites dans le champ de l’intervention
politico-artistique et de la revendication, évolueront
dès le printemps 2003 vers une forme plus
‘posée’, mais clamant avec la
même ardeur la nécessité de
pallier « au manque récurent d’analyse
et de critique » dans les manifestations et
publications artistiques. C’est ainsi que
naît le Collimateur, un périodique
créé à l'initiative d'Alain
Van Haverbeke , Annabelle Dupret et Gabriel Dupret.
Basé sur l’idée selon laquelle
« l’Histoire nous a souvent montré
que c’est sur le papier que les choses se
passent », le choix de ce médium apparaît
légitime pour Van Haverbeke puisqu’il
permet de véhiculer un contenu politique
grâce au principe de la diffusion, prolongeant
par là l’intérêt qu’accordait
Obscurescence à la distribution de tracts
et aux envois épistolaires.
L'objectif du Collimateur était de «
faire savoir "par le fait" (c'est-à-dire
par l'écriture, la publication et la diffusion),
qu'une voix critique et politique devait impérativement
se faire connaître des réseaux liés
à l'Art contemporain. En pratique, cette
analyse critique voulait être entendue des
pouvoirs publics, des réseaux d'artistes
qui en auraient oublié la nécessité
(ou l'intérêt), et plus largement,
des personnes déclarant s'intéresser
à l'expression. En termes de contenu, il
s'agissait donc d'affirmer qu'analyse critique de
certains modes de non-communication propres à
la société actuelle et critique artistique
pouvaient constituer une seule et même chose,
une seule et même expression »
[6]. Notons par ailleurs que « parallèlement
aux publications "papier" du Collimateur,
étaient diffusés par internet des
articles plus courts (conséquemment plus
polémiques) : les "Claques de la semaine".
Le rapport au lecteur y était modifié
puisque le texte venait occuper simultanément
son espace de lecture et son espace d'écriture.
Si cet espace restait vacant, il justifiait symboliquement
la continuation des envois critiques ; si des envois
parvenaient au Collimateur (en retour de ces Claques),
ceux-ci pouvaient donner lieu à de nouveaux
articles (ou même relancer la critique pour
les numéros suivants) ».
Il n’est pas anodin de préciser ici
que les protagonistes de l’entreprise ont
décidé, dès le départ,
de ne pas faire appel à des subsides ou à
d'autres modes de soutien financier. Des tables
d’hôtes itinérantes, les Empriffrailles,
ont ainsi été créées
pour, tout au moins partiellement, combler les dépenses
liées à la production et à
la distribution du périodique, le reste des
frais étant assuré par la vente elle-même
[7]. La volonté unanime
de travailler dans la plus grande indépendance
s’expliquait par une volonté «
de tenir seuls en main les aspects de réalisation
et de monstration qui sous-tendaient le périodique
(de la mise en page à l'impression, jusqu'à
la distribution et la promotion de celui-ci, y compris
via le Web). La question des aides financières
extérieures ne devait pas constituer un débat
à lui seul, préliminaire à
toute activité critique. Autrement dit, il
s'agissait de concentrer toute l'attention (et la
tension) sur les contenus critiques effectifs du
Collimateur ».
Ciblant toujours la problématique de la marchandisation
de l’art et de la culture et dans un souci
de communication, Annabelle Dupret coordonne avec
Laurent Courtens (suite à des échanges
portant notamment sur l'événementiel Truc-troc, organisé par Carl de
Montcharline et la Galerie du Prêt d'Oeuvre
d'Art au Château Malou) un débat à
l'Iselp (« Art, produit sans recette ? »)
autour du dernier numéro paru du Collimateur.
Le débat, pointant les problèmes liés
à la marchandiation de l'art et de la culture,
fera intervenir les rédacteurs du numéro
(Alain Van Haverbeke, Annabelle Dupret, Luc Richir,
Julie Cangrand et François Liénard)
ainsi que le public présent. En temps et
lieu dudit débat, l'espace de l'Iselp s’est
vu investi des interventions plastiques de Violante
Crucifix, de Dominique Vermeesch, de André
Demagriën, de Annabelle Dupret.
C’est en Juin 2006, lors de l’élaboration
du huitième numéro, que le comité
de rédaction décide de stopper la
publication du Collimateur.
Les activités de ses initiateurs sont toutefois
loin de toucher à leur fin.
Continuité et complémentarité
des projets : Krimineilzat et Barillet
En effet, parallèlement à l’éclosion
du Collimateur est apparu le projet Krimineilzat
Productions, au départ de démarches
artistiques multiples alors réunies sous
l’intitulé Obscurescence et au travers
desquelles s'était révélée
« la nécessité grandissante
d'une mise en forme graphique pointue ».
Avec la création, en 2003, du périodique
Collimateur, se concrétise « la mise
en place d'une "chaîne graphique"
visant à préserver une autonomie intellectuelle,
tout en spécialisant une démarche
formelle - de la conception d'une identité
graphique (logo, packaging), à la mise en
page "print", jusqu'aux divers supports
promotionnels "papier" (affiches, flyers,
signets...), et in fine, aux supports numériques
(mailing, site web) ». Les activités
de Krimineilzat Productions s’étendirent
ensuite « à la réalisation de
travaux de "commande", que ce soit pour
des particuliers, des associations ou des sociétés,
dans les domaines aussi variés que la mise
en pages de catalogues artistiques ; la conception
et la réalisation de sites web ; la création
de logos ; la création de flyers promotionnels
; de documents professionnels (cartes de visites,
papier à lettre, etc.) et même, la
réalisation, le montage et l'édition
de courts métrages vidéo... ».
Parmi les projets de KzP, il en est qui mérite
une attention toute particulière : la création,
en automne 2006, d’une nouvelle revue semestrielle,
Barillet (« revue contre-productiv(ist)e »),
consacrée à l’art contemporain,
à la photo, au graphisme, à la poésie
expérimentale, à la vidéo.
Ce
qui distingue Barillet du Collimateur est sans conteste
le choix de son médium : ce n’est plus
sur papier mais bien sur CD-rom que les choses se
passent. La revue se distingue dès lors des
supports traditionnels de la littérature
d’art. La volonté affichée est
de « présenter des artistes et des
auteurs plus ou moins connus selon les cas, en leur
donnant une possibilité supplémentaire
de visibilité, et dans le même temps,
de mettre en circulation via les librairies et lieux
d'art, une publication spécialisée
et de qualité en direction des artistes et
de toute personne intéressée par un
certain éclectisme formel et intellectuel
».
Bien sur, la volonté d’indépendance
qu’affichaient les publications antérieures
est préservée : l’autogestion
reste un principe fondamental sans lequel l’initiative
perdrait en crédit. Quant à la promotion,
elle se fait par « l'émulation que
chaque artiste participant au numéro engage
selon ses propres modalités et moyens, en
direction de son propre réseau relationnel
et professionnel ». Barillet propose par ailleurs
des événements qui accompagnent et
rythment son actualité, le lancement des
numéros, etc. Ces événements
s’expliquent par la nécessité
ressentie par les initiateurs du périodique
de faire vivre cette publication au-delà
de son seul support électronique. Les artistes
présents lors de ces manifestations sont
investis au même titre que ceux participant
du numéro, il contribuent à faire
vivre le même projet. C’est aussi la
communication avec les publics qui est visée,
à travers ces manifestations, puisque le
support choisi pose inévitablement des problèmes
de diffusion : comment appréhender un objet
multimédia là où l’on
est habitué à se confronter à
des livres que l’on feuillette spontanément
et à loisir ?
Visage et identité
D’un projet politico-artistique fondé
sur l’activisme et l’anonymat, le groupe
a su étendre son activité à
un projet pluriel, mêlant interdisciplinarité
artistique, édition, et communication, sans
jamais délaisser son fond critique et son
souci de l’indépendance, garant de
la sincérité de la démarche.
Si le groupe Obscurescence existe toujours, c’est
en tant que « label » réunissant
les différents projets précités
(Collimateur, Krimineilzat Productions, Barillet,
et Object To Be Destroy, un projet reposant tant
sur la création graphique que sur les recherches
sonore et vidéo et dont les matériaux
sont originellement de nature pornographique, samplés
sur le Web). On pourrait dès lors s’étonner
de la cohésion qui existe entre les projets
et les artistes de cet apparent collectif. Les cinq
initiateurs du mouvements (Alain Van Haverbeke,
André Demagriën, Alain Detilleux, Adrien
Desombre et Alexandre Dalicia) sont-ils toujours
actifs, occupent-ils toujours leur place au sein
de l’entreprise ? D’autres les ont-il
rejoints ? Au fond, il n’est pas évident
de saisir ce qui se passe réellement derrière
ce label complexe. Ses acteurs sans visage nous
intriguent, il semble impossible de les appréhender.
Lorsqu’on cherche à les cerner, on
s’aperçoit que les recoupements se
multiplient ; leurs travaux se complètent
et structurent un ensemble qu’on finit par
saisir dans son homogénéité
(malgré une pluralité de démarches
et de projets). Et puis, malgré l’existence,
dans les archives d’Obscurescence, d’une
photo officielle du groupe (aucun visage n’est
cependant apparent), c’est toujours le même
homme que l’on croise. C’est lui que
l’on a vu à l’oeuvre sur la vidéo La Moordelaar, c’est lui qui se présente
comme le rédacteur en chef du Collimateur
puis de Barillet, c’est lui qui a présenté
ses séries de portraits (nus féminins)
l’an dernier, au centre 3DéStructure,
c’est lui et toujours lui que l’on croise,
ci et là, lors des événements
organisés sous le label Obscurescence (manifestations
pour la revue Barillet, etc.).
Ambassadeur du groupe, ou intelligence de la duperie
? Si Alain Van Haverbeke a longtemps fait figure
de tête pensante du collectif, il ne serait
pas négligeable de signaler que l’individu…
n’a jamais existé. Ou plutôt,
qu’il n’existe pas « réellement
», à l’instar d’André
Demagriën, Adrien Desombre et Alexandre Dalicia.
En définitive, il n’en reste qu’un
; celui-là même que nous avons rencontré,
à plusieurs reprises. Alain Detilleux, cet
artiste aux activités plurielles, a ainsi
fondé un groupe fictif pour en récolter,
avec le temps, les fruits de la diversité
et de la cohérence des discours.
Alain Detilleux s’explique : « La "réputation"
de Krimineilzat relaye en fait celle qu'a eue Obscurescence
(certains croient d'ailleurs tout autant que KzP
est un "collectif" de graphistes, alors
que je n'ai jamais communiqué comme tel à
ce propos - mais je reste délibérément
dans le vague, au moins pour les inconnus), comme
Barillet relaye celle du Collimateur. L'essentiel
était surtout pour moi (surtout avec Barillet)
de bien marquer la filiation d'un support vers l'autre,
puisque, aussi restreint qu'ait été
le public du Collimateur, il y en avait un, pointu,
qu'il était indispensable d'aiguiller vers
Barillet.
« Sur le plan pratique, je me sers aujourd'hui
des pseudos pour ne pas apparaître trop dispersé
ou omniprésent : Le premier numéro
de Barillet par exemple comprenait outre la signature
d'Alain Van Haverbeke (rédac'chef, éditorialiste
et auteur), celles d'Alexandre Dalicia avec une
poésie et de André Demagriën,
avec la démarche "Champs", qui
devrait faire l'objet ultérieurement d'une
expo, sous ce nom, et sous le label d'Obscurescence.
« Donc, Alain Van Haverbeke "existe"
bel et bien pour bon nombre de gens, à tel
point que des amis proches comme Nicolas Chevalier
n'ont appris avec surprise et très récemment
que ce n'était pas mon vrai nom. De même,
dans le milieu de l'art (…), et dans tous
les listings de presse, je suis AVH, le rédac'chef
du Collimateur puis de Barillet. De fait, je me
présente toujours sous ce nom-là,
sauf exception, et je signe tous mes mails artistiques
à ce nom.
« Donc, pour résumer, les activités
proprement "offensives" d'Obscurescence
comme "groupe contestataire" sont révolues
et les nouveaux champs d'action (revues, graphisme,
etc.) ne nécessitent pas un "secret"
très épais à ce niveau »
[8].
Renversement d’un langage obscène
Si certains ont pu lui reprocher cet anonymat et
ce jeu de masques, si d’autres n’ont
vu dans ses interventions que de modestes condamnations
du marché de l’art, et si quelques
uns ont critiqué le manque d’individualité
et de sincérité qui aurait mis à
mal la démarche, le discours et l’intégrité
de l’artiste, ceux-là n’ont probablement
pas su reconnaître ou apprécier ce
qui explique la pertinence et le bien-fondé
du travail et des perspectives d’Alain Dutilleux
pour qui la création reste un investissement
personnel (de fond, de temps et de moyens), une
manière de prendre en main un rôle
que l’on s’assigne pour simplement produire
du sens et des effets politiques (le terme
n’implique aucune prétention de la
part de celui qui agit politiquement, à l’heure
des politiques modestes de la « simple »
(ré)appropriation subjective du réel
par l’individu, quels qu’en soient les
moyens).
C’est très certainement le refus de
s’engager dans une quelconque entreprise de
séduction qui a contribué à
creuser l’écart entre la pratique d’Alain
Detilleux et les formes plus légitimes de
l’art promu par les structures officielles
pour lesquelles le « bon goût »
(la légitimité, presque) est à
l’antithèse du travail de l’artiste.
Son œuvre, à forte charge sexuelle,
en dérangera plus d’un. Il pose pourtant
« la question (éminemment politique)
irrésolue des enjeux de la monstration publique de la sexualité (…) dans notre
société, par opposition manifeste
à la démonstration médiatique
du sexe (industrie, pornographie) ». Il s’agit
moins, chez lui, d'un travail de photographie ou
de cinéma que d'un travail plastique et de
performance, « aux antipodes de tout spectacle
(voyeuriste) ou de tout jeu d'acteurs » [9].
Et puis, libre à chacun de regarder l’image
comme il lui plaît, mais dans ce cas précis,
il serait dommage de perdre de vue le fondement
de la démarche de Detilleux qui, dès
le départ, réagissait contre les dérives
d’un « monde de l’art »
incontestablement perverti : « En matière
de ‘‘Marché’’ prolifique,
écrivait-il alors, celui du sexe est également
un fait indéniable dont on peut croire (ou
faire croire) qu’il n’a rien à
cacher ; mais cela n’empêche fondamentalement
pas l’obscénité de sa démarche
ni l’odeur repoussante de ses profits ! »
[10]. Autrement dit, se mesurer
aux images qu’il propose implique de s’engager
dans une réflexion sur la monstration du
corps et la pénétration de son intimité,
dans le refus de l’obscénité
pornographique quasi utilitaire (hédonisme
et finances) telle que véhiculée par
les médias. C’est en définitive
la même approche qui sous-tend toute la démarche
de l’artiste qui tend à réagir
contre (ou s’éloigner de) l’obscénité
inhérente au monde de l’art vis-à-vis
de laquelle il avait, d’emblée, choisi
de se positionner.
Pour ces différentes raisons, et malgré
le fait que nous nous sommes davantage focalisés
sur le discours et la perspective critique de l’œuvre
plutôt que sur ses réalisations plastiques
(peut-être secondaires, selon nous), il nous
semblait important de considérer la démarche
de Detilleux qui, sous des aspects criards (coups
de gueule, « claques », condamnations,
utilisation d’images obscènes, etc.),
parvient à survivre à l’ombre
des scènes médiatisées et légitimées
de l’art, dans une indépendance plus
que bienvenue à l’heure de l’importance
de la subvention, des créations subsidiées
et d’une tendance à la sur-représentation
(donc obscénité, pour en revenir à
son sens étymologique) d’un art bien
conformiste, souvent peu singulier. C’est
un peu comme si, dans une démonstration par
l’absurde, il nous montrait qu’on pouvait
toujours faire taire, ne serait-ce que momentanément,
dans le regard et l’appréhension, la
prégnance de l’obscénité.
Sébastien Biset, Fausse(s) Couche(s), août
2007
(1)
Cette citation et les suivantes sont issues des
différents textes critiques et envois épistolaires
du groupe, datés de 1999.
(2) Claude Lorent, « L’art de la marge
et du profit », in La Libre Belgique,
21 avril 2001.
(3) François Liénard, Pour répondre
à l’article de Claude Lorent intitulé
« L’art de la marge et du profit »
paru dans La Libre Belgique du 21 avril
2001, 22 avril 2001.
(4) Pierre-Olivier Rollin, lettre adressée
à Obscurescence (‘aux bons offices
de François Liénard’), 5 octobre
2001.
(5) Pierre-Yves Desaive, « Le Chalet de Haute
Nuit », in L’Art Même,
n° 33, 4e trimestre 2006.
(6) Cette citation et les suivantes sont issues
des textes de présentation des différents
projets que sont le Collimateur, Krimineilzat Productions
et Barillet, sur le site d’Obscurescence.
(7) Le numéro se vendait pour la somme très
démocratique de 2€. Bimestrielle à
sa sortie, la publication deviendra ensuite trimestrielle,
puis semestrielle.
(8) Alain Detilleux, dans un courrier à notre
intention, juillet 2007.
(9) Alain Detilleux, « Faire jouir l’œuvre
», entretien avec Alain Van Haverbeke, site
d’Obscurescence.
(10) Alain Van Haverbeke (Alain Detilleux), En guise
de droit de réponse à l’article
de Claude Lorent (« L’art de la marge
et du profit ») publié dans La
Libre Culture du samedi 21 avril 2001.
|