Les nœuds de force d’une géographie méconnue
S’il fâche, le consumérisme musical n’est pas prêt de se responsabiliser. Après tout, à quoi bon proscrire l’insouciance et l’irréflexion si elles permettent de jouir sans entrave, au son des expressions musicales les plus standardisées ? Parce qu’à trop croire que les médias informent suffisamment, qu’ils sont le reflet d’une actualité, d’une réalité jusque dans son hétérogénéité, on s’en contente à tort sans se douter que dans l’ombre fourmillent des initiatives dont on ne soupçonne pas l’existence. Aussi, plutôt que de nous livrer ici à un focus ex nihilo, sans doute apparaît-il nécessaire d’attirer au préalable l’attention à la fois sur ces initiatives et sur les conditions qui les permettent et les influencent, en consacrant quelques lignes à une géographie méconnue des événements sonores en Belgique, sous des formes diverses, échappant souvent aux catégories, parfois même les plus pointues.
Se suffire des médias les plus accessibles et des événements les plus populaires empêche, en les ignorant, l’accès aux médias alternatifs et à certains espaces ou événements culturels. Ceux-ci restent un objet de curiosité pour ceux que l’on qualifie hâtivement d’ « initiés » ou, plus simplement, de connaisseurs. Péjoratifs pour certains, valorisants pour d’autres, ces termes révèlent la difficulté d’aborder un domaine méconnu, de pénétrer un champ d’activités a priori fermé, obscur, complexe – souterrain disent certains (underground). Si ignorer, c’est marginaliser, sans doute faut-il aussi tenir compte du fait que certains acteurs de ces milieux recherchent volontairement cette mise à distance, à même de les préserver du commun – le risque étant que le commun nous prive du singulier. Mais ce n’est pas le lieu d’en débattre. Entre les intentions d’isolement des uns et le déni des autres, il y a de la place pour tous ceux – bien plus nombreux – qui travaillent positivement à permettre et promouvoir des formes culturelles non consensuelles, pragmatiques et expérimentales. Et les considérer s’impose ; c’en est presque une question d’altérité : la reconnaissance de l’autre dans sa différence.
Excepté à quelques rares occasions, sur quelques stations au seuil de tolérance plus large, la radio échoue à nous familiariser avec les cultures alternatives et les artistes les plus proches, hormis ceux de la scène pop, rock ou électro, loués et vendus comme du Blanc Bleu Belge. Quels médias ou canaux alternatifs, dès lors, sont à même d’orienter le curieux en manque de repères ? La presse papier est elle-même limitée dans l’actualité qu’elle relaye ; restent le Rif Raf (revue musicale d'abord éditée en version néerlandaise en 1989, suivie d’une version française en 1994, distribuée gratuitement dans les centres de prêt de la Médiathèque de la Communauté française de Belgique, dans certains lieux culturels et espaces de concert), quelques magazines ou feuillets (le Ruis publié par Kraak ou la Sélec de la Médiathèque, par exemple), et les webzines qui se multiplient naturellement depuis quelques années, pour découvrir des analyses, critiques et interviews au ton original, et d'indispensables agendas de concerts.
Quant aux rares magasins de musique indépendante de la capitale, nécessaires pour découvrir, se mettre à jour, enrichir l’écoute, force est de constater qu’ils disparaissent au compte goute sans que le relais ne soit forcément assuré de quelque manière que ce soit, comme tant d'autres lieux du tissu culturel alternatif bruxellois. Ces deux dernières années ont disparu successivement le Bonheur (l’épicerie audio-visuelle de la rue Dansaert, qui, neuf années durant, a proposé un choix varié mais jamais mainstream de disques, de livres et d’objets) et Quarantaine (située rue Lesbroussart à Ixelles, cette librairie - disquaire - galerie d'art - espace d'événements pluriellement singuliers était un commerce-concept de proximité pour lequel la relation commerciale n'a jamais été une finalité mais plutôt un prétexte, un moyen pour provoquer la rencontre), laissant leurs habitués frustrés, mais surtout déçus et contrariés de voir ainsi disparaître du paysage culturel bruxellois les nœuds primordiaux d’un réseau plus étendu. Restent quelques endroits permettant la rencontre, points de vente ou espaces de concerts, parfois même chez l’habitant, consolidant des réseaux informels d’amateurs, de Bruxelles à Anvers, de Gand à Liège en passant par Charleroi ou Tienen.
Un réseau, précisons-le, est un ensemble de nœuds (ou pôles) reliés entre eux par des liens (canaux). Les nœuds peuvent être des points massiques simples ou des sous-réseaux complexes. Quant aux canaux, ils sont des flux de force, d'énergie ou d'information. Mais qu’attendre de ces nœuds ? Concrètement, que relayent-ils dans leurs propositions alternatives ? L'émergence permanente de labels indépendants, élément fondamental à la vitalité des idées musicales actuelles, intéressent peu les systèmes d’information, et les non-initiés sont noyés dans la masse d’informations et d'options sur l'Internet, notamment. Rappelons que pour ces labels indépendants, l’idée était originellement d’inventer une musique moins dépendante des conditions industrielles de fabrication et de promotion de la musique comme « entertainment ». Ces nœuds que sont les médias alternatifs, certains points de vente, quelques plates-formes ou la Médiathèque, parmi d’autres, suivent ces labels de près et donnent à leurs productions une réalité sociale tangible en les rendant accessibles. Sur le plan national, ils mettent en lumière l’existence de nombreux (micro-)labels singuliers, méconnus mais actifs, selon des échelles variables, en termes de production et de promotion : Kraak, Sub Rosa, Ultra Eczema, Matamore, Idiosyncratics, Humpty Dumpty, Carte Postale, AudioMER, Spank Me More, Young Girl Records, Imvated, Veglia, MNÓAD, etc. Autant de plates-formes participant d’une dynamique créative sur le territoire belge, mais pas seulement. Elles offrent de beaux aperçus de ce qui se fait dans les scènes musicales obliques, éclairant d'une lanterne curieuse les artistes d’aujourd’hui, sans pour autant délaisser certains parrains défricheurs qui ont entrepris d’explorer les terrains les plus audacieux. Noise, avant-rock, électronique, neo-folk mutante, classique contemporain, musiques improvisées, drones psyché, pop lo-fi et autres tendances complètement inétiquettables. Ces structures, si elles sont souvent le reflet d'une existence éphémère, témoignent surtout d’une nouvelle forme de contact avec les musiciens ainsi que d'une nouvelle forme de rapport au social, en tant que pratiques où se déploient des processus identitaires et des tentatives de réinterpétation des déterminismes sociaux (enjeux de rencontres, de syncrétismes et de confrontations en tous genres). Comprise comme une expérience à la fois artistique, culturelle, esthétique et existentielle, dont l’ordinaire introduit du sens et des valeurs dans la vie de ses praticiens et auditeurs, la musique indépendante, sous toutes ses déclinaisons, exprime ainsi l’aspiration à une société toujours renouvelée échappant aux finalités rationalistes, aux classifications et au primat du produire.
La pratique amateur n’est pas loin, à l’heure de la généralisation voire de la normalisation des pratiques et de la production musicale. Ceci qui explique l’apparition sans cesse croissante de micro-labels (dont certains proposent des cd-r limités à quelques copies seulement, au packaging bricolé avec les moyens du bord) et de netlabels qui utilisent les licences ouvertes (Creative Commons) pour disséminer leurs productions sur Internet. Ce point n’est pas négligeable, en ceci que la pratique du DIY serait, pour chacun des pratiquants, un moyen de subjectiver son mode d’existence (en tant que volonté politique de marquer leur indépendance face à l’industrie musicale et aux circuits commerciaux ; en favorisant l’invention de micro-territoires de consommation, d’interprétation et de production ; en permettant aux gens de dire l'indicible, de donner à voir l'invisible ; enfin, en constituant des remparts contre la violence physique ou idéologique en permettant d'exprimer et de gérer le conflit dans un espace décalé, non frontal, hors menace – un espace transitionnel ou de résilience).
On aurait tort, par ailleurs, de restreindre l’activité de ces plates-formes à la production d’enregistrements (vinyles, CD, voire cassettes) de livres et d’autres objets, puisque la promotion d’artistes passe aussi (surtout ?) par l’organisation de concerts, de festivals et divers types de performances. Les lieux à vocation culturelle ne manquent donc pas ; subsidiés ou auto-gérés, ils ponctuent la carte du royaume, mais insuffisamment selon certains et inégalement selon les régions. Mentionnons en vrac, parmi tant d’autres, quelques cas singuliers appelant au détour, qu’ils soient le fruit d’associations, de coalitions ou de personnes isolées : le label gantois Kraak, défricheur hors pair et trésor culturel de la Flandre, organise depuis plus de 10 ans de nombreux concerts et festivals de référence (Gand, Anvers et Bruxelles) et publie le mensuel Ruis ; Maxime Lê Hung, du label Matamore, propose au fil des mois des concerts dans son living, en bordure du canal, à Molenbeek, en un lieu nommé le Schip, fidèle à une programmation de qualité, à la chaleur de son accueil et à ses prix démocratiques ; l’association Corps et Logis, collectif d’habitants toujours renouvelé, investit depuis plus de 30 ans le corps d’habitation de la ferme du Biéreau, à Louvain-la-Neuve, dans le but, outre de vivre en communauté, de proposer des activités culturelles variées (des concerts dans la cave ou dans les écuries, un ciné-club, du cinéma pour enfants, des ateliers, etc.), sans réel financement et au cœur de tensions institutionnelles et communales – lieu de vie, de rencontre, de médiation et d’expérience culturelle, il tend à s’effacer, peu à peu asphyxié par l’urbanisme dévorant ; Logement, association basée à Anvers, au même titre que l’Écurie, collectif d’artistes bruxellois actuellement établi à Laeken, et d’autres ateliers d’artistes (Ateliers Mommen, Nadine, etc.), fondent leur postulat sur la conviction que l’occupation éphémère (friches, etc.) peut être le moteur d’un projet culturel et de ses ambitions socio-politique : le défi d’une telle démarche est de garder une indépendance suffisante et d’assurer une autogestion de l’espace occupé afin de pérenniser un modèle participatif accueillant des expressions artistiques et culturelles différentes ; de 2003 à 2007, Olivier Decoster a multiplié les performances noise dans un living à Tienen (Live in the living) et met désormais sur pied les soirées Don’t cum if you don’t like noize ; depuis près d’un an, le Vecteur, piloté par l’asbl Orbitale, réunit neuf structures (Verrue, Rafales, MNÓAD, FMI, etc.) dans le centre ville de Charleroi : véritable plate-forme d’échanges et pôle artistique dédié à l’interdisciplinarité, il entend favoriser, par une convergence d’énergies, la promiscuité intellectuelle et l’enchaînement de concerts, de performances, de rencontres littéraires, d’expositions, d’installations, de projections et de démarches éditoriales ; le Magasin 4, temple de la musique alternative, du hardcore au funk, du punk au metal, récemment fermé après 15 ans d’activités, réouvrira prochainement ses portes à l’avenue du port, à proximité de Tour et Taxi ; la Compilothèque, un café sur le quai du canal de Bruxelles, est lui aussi le théâtre de concerts alternatifs pointus, au même titre que les Ateliers Claus (St-Gilles), La Filature (St-Gilles), le Dada (Bruxelles), Imal (Molenbeek), Q-O2 (Bruxelles), le Carlo Levi (Liège), le Belvédère (Namur), le Sheldapen (Anvers), etc. À cela il faut ajouter les événements ponctuels, parfois organisés dans des contextes peu consensuels voire précaires, tels le Boslawaai, événement pluridisciplinaire (musique, danse et poésie) tenu en juin dernier une nuit de pleine lune dans la forêt de Soignes, ou le Panorama Festival de juillet, rencontre musicale open air sur un terril dominant la ville de Charleroi.
Ces lieux et événements sont autant d’alternatives aux espaces culturels standardisés auxquels nous sommes aujourd’hui accoutumés. Cette vitalité dans la production d'activités se fait pourtant avec des moyens réduits ; souvent peu visibles car enfouies sous l’évidence des agendas culturels les plus médiatisés, ces initiatives – juste mélange de rencontres artistiques, d’activisme culturel, d’enthousiasme, de bricolage, de débrouillardise et, parfois, de relations complexes à la communauté urbaine et aux institutions – fonctionnent la plupart du temps sur base des ressources générées par les différentes activités. C’est l’art de faire bien avec peu, d’utiliser les échanges de service, d’amoindrir les frais par la créativité, mais il faut aussi compter sur la bonne volonté des artistes dont les cachets, en connaissance de cause, se font moins onéreux. L'absence d'intermédiaires entre les artistes et ces associations (contacts personnalisés, hébergement, etc.) permet ainsi d’échapper à la marchandisation des activités et de proposer des tarifs d'entrée largement inférieurs à ceux pratiqués par la grande majorité des espaces culturels.
Témoignant d’une façon spontanée voire un peu sauvage de partager la culture, ces lieux et ces pratiques – autogestionnaires ou subsidiées, mais conservant une relative autonomie –, rendent compte que le geste amateur et gratuit a encore un sens. Ils prouvent qu’au cœur et à la fois en marge des régimes de production contemporains, il y a place pour des formes d’expression et de promotion autres, singulières, refusant de participer de l’ethos consensuel contemporain. Volontairement ou non elles se font critiques, dans son sens originel – « qui concerne la séparation, la discrimination » : critique est l’art qui déplace les lignes de démarcation, qui crée de la séparation – du dissensus – dans le tissu consensuel du réel, induisant des sources de conflits entre différents régimes de sensorialité.
Si de telles pratiques semblent vaines pour beaucoup, à l’heure où tout se mesure en succès, en visibilité et en rendement, les acteurs de ces réseaux – dont nous n’avons fait ici que dresser une liste non exhaustive, la partie émergente d’un iceberg, non limité au territoire – répondront presque unanimement, par-delà leurs différences, que le critère de la fréquentation important peu, l’essentiel consiste à rendre ces activités possibles sur base du seul enthousiasme qu’elles suscitent chez certains, fussent-ils peu nombreux. Puissent-elles se maintenir, authentiques, dans leur autonomie relative qui, s’il elle fait figure de lieu de résistance, n’est au fond qu’une manière de répondre aux nécessités et désirs de ceux qui les inventent.
Sébastien Biset, été 2009
Texte paru dans Flux News, automne 2009