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Verrue_Objet n°2
Livret 28 pages - impression N/B - CD 7 titres.
Tirage limité 100 exemplaires.
Avec :
Amandine Urrutu
Sébastien Biset
Thomas Bernard
Poladroid
Sara*Trashe d'encre
Antoine Boute
André Demagrïen
Sébastien-l
Laetitia Lamoline
Opana_Kramer
Animale_grr
Mark Sida
Melodik Pinpon
Joachim Montessuis
Lucille Calmel
OTBD
"CE SONT DES CHOSES QUI ARRIVENT" (text) // Favor for instantaneities (experimental song - or something like that)
Vivre au pied d’un église n’a jamais été un problème. Ce n’est pas celle majusculée (ecclésia ou communauté) que j’étais amené à côtoyer, mais un espace de fuite ou d’ascension bien plus individuel que réellement partagé. Pierres élevées ayant probablement contribué à développer, chez l’enfant ou l’adulte en devenir que j’étais, ce que Jean-Marie Guyau a appelé, non sans raison, l’anomie, qu’elle soit religieuse ou morale. Guyau entendait que la notion que nous avons d’un « devoir » qui serait un donné extérieur doit se chercher d’autres « équivalents » ou « sub-stituts » personnalisés et pratiques, conduisant, sur le plan de l’esprit et de la morale, à une sorte d’individualisme de la pensée spirituelle.
Là, il est un vitrail qui m’a toujours attiré – ou intrigué, plutôt. Je pense qu’il est du à un donataire ou mécène quelconque, peu importe. On y voit une représentation du bâtiment en question, baigné d’une raie de lumière qui avait le don de me rassurer – inexplicable réconfort. Comme je vivais sous un toit à proximité, je devais en toute logique bénéficier de cette lueur privilégiée. Je tâchais en tout cas d’en faire usage, par absorption, même clandestinement.
Peu à peu j’ai fini par regretter que ces espaces protégés soient réservés au théâtre d’une crédulité bien fade, nivelant le sentiment qui la fonde, sur un principe de consensus dogmatique, toutefois élargi et relativisé aujourd’hui (l’anomie est un signe de notre époque). C’est le principe même de l’ordre que de chercher à écrêter les piques de différenciation (excès, violence, extrêmes, singularisation de la différence perçue comme déviance) perturbant l’harmonie d’un groupe, menacé d’être incohérent et donc instable ; éviter le bruit blanc, le domestiquer. Proposer le consensus comme instaurateur de lien est une obsession culturelle, on ne pourra s’en défaire, c’est le principe vital de la re-liance, fondant la culture du religare, le terreau de la religion.
Je n’ai que tardivement saisi ce qui sous-tendait la morale chrétienne que parodie à l’occasion le spectacle rituel. Incarnée et donc proche de l’homme, on ne lui reprochera pas d’en appeler au désintéressement comme don de soi, centré sur l’amour de l’autre et de Lui – encore est-il que cette majuscule renvoie au dogme que tend à délaisser l’anomie de nos cultures contemporaines. Mais, on le sait, si toutes les religions prônent de quelque façon que ce soit le masochisme et le dolorisme, le dogme religieux catholique s’est constitué comme le lit du masochisme moral, toutefois favorisé (valorisé ?) – tout comme le sacrifice de soi – selon un idéal victimaire messianique, plus précisément christique. Un sacrifice accompli sur soi répond de la sorte au modèle de la victime eucharistique. L’eucharistie – qui a ponctué un temps ces quelques instants de sérénité recherchée et apprivoisée, au pied de cette raie que je voulais singulière – consiste en une communion avec Dieu (il nous pénètre, on l’ingère) par l’absorption rituelle commémorant la cène ; on réitère dans et par le corps la mort et la résurrection du Christ. Par un processus identificatoire, symbolisé ici par une gestuelle mimétique et une absorption du corps ou esprit messianique, chacun devient une victime, « victime mais aussi coupable si l’on se réfère à l’analyse de Freud du Rédempteur coupable ». (Houari Maïdi, La plaie et le couteau… : « Dans ce sens Freud (1912) écrit dans Totem et tabou : ‘‘dans la doctrine chrétienne, l’humanité reconnaît de la façon la moins voilée l’acte coupable de l’époque originaire, parce que dans la mort sacrificielle de ce seul fils elle a trouvé la plus ample expiation de cet acte’’ »). Dans cette perspective de mise en scène de la culpabilité et de la condition victimaire, dans le repentir et l’idéal du sacrifice, la religion catholique « glorifie » la douleur et le masochisme. Si une grande part des mentalités chrétiennes prend de plus en plus de distance critique vis-à-vis de cette morale dogmatique, il n’en reste pas moins que, culturellement, elle a eu une incidence évidente sur une certaine manière d’appréhender la douleur (« Tu enfanteras dans la douleur », « Il faut supporter sa douleur car le Christ a souffert aussi », etc.). Dans une société qui cherche à limiter ou soulager le mal (avec d’évidents écarts, selon les pays, dans l’intérêt porté aux soins de santé), certains s’interrogent sur la qualité du dolorisme et de la souffrance : l’accepter est-il bénéfique, expiatoire ou rédempteur ?
L’homme, de tout temps, a du affronter la souffrance, sa compagne. Il ne serait pas exagéré d’ajouter qu’elle est constitutive de l’humanité, une « rançon de notre capacité à percevoir et à nous émouvoir » (F. Hervé). Notons qu’il y a une bivalence dans la notion-même de douleur, puisqu’elle renvoie à une réalité somatique et/ou psychologique : « La douleur est une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable, associée à un dommage tissulaire réel ou potentiel, ou décrit dans les termes d’un tel dommage » (« Chronique sur un mot clé : ‘‘douleur’’ », par Valérie Péan). Une douleur, entendue dès lors comme psychique, peut ainsi être ressentie sans qu’aucune lésion physique ne soit avérée. Si, par contre, on considère la notion de souffrance, on s’aperçoit que, du point de vue de son étymologie, cette notion a une origine toute différente. Souffrir – sub(sur) ferre (porter) – c’est se tenir debout, supporter. Cette acception a été perdue avec le temps, tout comme les usages de ses significations figurées, parmi lesquelles celle de l’endurance et son synonyme, la patience (pati : subir, endurer). Le patient, c’est celui qui endure le mal. La douleur et son expérience, la souffrance, sont par là constitutives de l’homme, ce que rappelaient d’ailleurs la Genèse et, plus tard, la mort du Christ, dans la religion chrétienne. L’accouchement (« Tu enfanteras dans la douleur ») reste à ce titre l’objet de discussions, opposant aujourd’hui les partisans de la péridurale et ceux qui voient dans la mise au monde de l’être l’occasion bénie de glorifier la souffrance. Pour ceux-là, la péridurale, même si opportune voire salutaire dans bien des cas, est et restera toujours une intervention extérieure à l’acte de la mise au monde. Il s’agit donc, pour eux, de ne pas la banaliser, à l’heure où une grande majorité des femmes choisissent d’être assistées par cette anesthésie locale.
Si la douleur est une notion bivalente, sa réalité psychologique m’a souvent intrigué. Non pas la douleur psychogène, qui somatise, mais celle qu’on liera à l’état psychologique, au ressenti (bien qu’on ne puisse entièrement séparer sur ce point le corps du mental qui l’habite). Il est par exemple étonnant qu’on puisse parler de souffrance pour signifier une passion (et inversement dans le cas de la passion christique).
Il y a peu on me demandait pourquoi la séduction était souvent synonyme de perte. A cela je n’ai pu apporter de réponse satisfaisante, mais ai plutôt réorienté l’analogie vers la question du naufrage ou de la perte comprise comme égarement, dérive malvenue et malheureuse. Dans la mythologie grecque, on se rappelle la séduction des sirènes, ces femmes oiseaux dont le chant remarquable conduit les voyageurs au naufrage, on pense aussi à la femme fatale des symbolistes, séductrice et destructrice, conduisant les « décadents » à la folie, tandis que ceux-là représentaient le séducteur par la figure du Malin ou du satyre pervertissant l’esprit et les mœurs (ce qui, en soi, n’est qu’une tradition iconographique ancienne, mêlant imageries païenne et chrétienne).
Pulsion de vie, pulsion de mort. La dialectique Eros et Thanatos étant l’une des grandes constantes de l’humanité, elle ne se présente pourtant pas comme une évidence. On sait que pour Freud « la libido de nos pulsions sexuelles coïnciderait avec l’Eros des poètes et des philosophes qui maintient la cohésion de tout ce qui vit ». En cela, elle s’oppose – en principe – à la pulsion de mort, Thanatos. Mais, dans une tournure rhétorique pouvant faire douter de la validité de la manœuvre, Freud présentait l’image de Vénus comme l’enveloppe illusoire sous laquelle se dérobe la fatalité de la mort. Ainsi l’objet libidinal trahit, dans son statut d’illusion, la subordination à la pulsion de mort de la pulsion sexuelle. Ambiguïté d’une réalité mêlant des tensions extrêmes, on pourrait donc retenir, ainsi que l’a dit Freud, que « la sexualité comporte une adjonction d’agression » (ce rapport de la vie et de la mort a notamment été l’objet d’un certain nombre de discours cinématographiques : Orange Mécanique, Eyes Wide Shut, Twentynine Palms, History of Violence, pour ne citer que quelques standards). Il serait vain d’en débattre, ici, confrontant la pensée freudienne aux théories jungienne ou lacanienne. On admet toutefois communément que la passion est sous certains aspects analogue à une douleur presque jouissive. La passion est un sentiment poussé à son paroxysme, élévation aux relents de chute. Elle est à l’amour ce que l'orgasme est à la sexualité (orgasme que l'on appelle d'ailleurs « la petite mort »). Un « jusqu-au-boutisme », peu en importe le danger et les conséquences. La tendance SM éclairera le propos, mais toutefois plus prosaïque et étrangère à mes goûts et pratiques (à moins que l’effet de satisfaction éprouvé par le traitement local, par Pyralvex, de lésions inflammatoires buccales – l’aphte comme petite ulcération – ne soit de cet ordre), je m’abstiendrai d’y faire réellement référence.
La passion comme pulsion de vie est en définitive ce qui anime l’être en projet, subordonné, coûte que coûte, à une finalité, une fin (sa fin?) [1]. Il n’y a pas de happy end quand la passion est de mise, tout comme il n’y a pas de fin tragique. La tragédie sous-tend déjà la ferveur obsessionnelle, mais sans doute reste-t-elle subordonnée au bonheur qu’elle peut procurer. Cette tension est précisément ce qui alimente la passion, fruit d’un principe de plaisir et d’une jouissance paroxysmique de l’état de fuite vers une fin (comprise comme dessein et comme terme). On conçoit alors l’extase comme le moment où l’on se perd dans l’extrême limite de soi, au-delà de laquelle on est plus soi, l’extatisme signifiant de par son étymologie se tenir (sto, stas, stare) en dehors de soi-même (ex). L’extase est le moment où l’on part, où l’on est déjà ailleurs. Le cri m’apparait aujourd’hui comme extatique. L’extatisme est la simulation du glissement éros-thanatos, une manière de vivre (ressentir) le terme d’une passion aussi belle que tragique. Souhaitons que l’extatisme ne soit jamais hédoniste, mais seulement vitaliste. On regrettera alors qu’à l’époque de la spectacularisation et de la s(t)imulation l’habitude soit à la répétition complaisante des sensations aimées (une masturbation, catholique celle-là). Le frisson ne vaut jamais la décharge, mais la décharge est appréhendée comme un accident, pire, comme une anomalie. Le cri m’apparaissant comme extatique, il sera perçu ailleurs comme anomalie. La passion, ce n’est pas un frisson répété, c’est une décharge continue, un courant latent supportable car il éveille celui qu’il traverse, insupportable car il rend saillant l’annonce d’une fin, le moment où tout s’arrête. Mais ca, ce n’est rien. Entre battements et silence, ce sont des choses qui arrivent .
Sébastien Biset, janvier 2008.
Texte : Ce sont des choses qui arrivent
A entendre : Favor for instantaneities (.mp3)
[1] A ce propos… L’été dernier, remarquant que le briquet dont j’essayais vainement de faire l’usage allait rendre l’âme (...) « à mon avis c’est la fin… » (...) beauté d'une formule en soi réellement tragique. Compilant chaque phrase dévoilant le mot "fin", essentiellement les formules les plus courtes, nous nous sommes aperçus que le regret accompagnait forcément ce type de locution, mais aussi que la situation d’énonciation était le plus souvent marquée par l’intuition (...) pressentiment (...) constats, formulation d’un regret annoncé, ou sentiment d’une perte inéluctable (ou d’une transition inévitable). Etrangement, cet épisode allait être décisif pour notre pratique (extra-musicale) puisqu’elle s’appliquait curieusement aux perspectives qui nous animaient depuis quelques années. Passer par l'excès et la saturation pour détruire les acquis ; privilégier un processus de construction basé sur les soubresauts de l'éclat. Une « pratique de l’usure » fondée sur le sentiment d’une succession d’impasses, autrement dit des balises à dépasser d’une manière ou d’une autre. Si elle peut troubler par sa dureté et son besoin de renouvellement, en aucun cas on ne pourra considérer cette attitude comme négativiste, elle ne sous-tend aucune complaisance nihiliste basique, il s’agit d’une construction fondée sur ce qu’on pourrait se hasarder à nommer, dans l’excès au fond amusant de délire intellectualiste, une « téléologie anomique ». Une perspective fuyante caractérisant nos projets, une fuite vers l’avant passant par la mise en impasse de chaque étape de l’itinéraire (autrement dit des pratiques de l’usure, de la saturation, de ce qui éclate, ce qui témoigne d’une approche très vitaliste du comportement, des choix et de l’usage du temps imparti).
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Cet article répond à une demande émanant de Verrue, en vue de la sortie du second numéro de cette revue d’artistes. En parallèle à une pratique et réflexion théorique, il aura permis d’éclairer un certain nombre d’aspects caractérisant une démarche propre, inscrite dans un contexte globale, un environnement de croissance (ROEC) et dans une perspective (fuyante) à la fois singulière (anomique, peut-être) et médiatrice (communiquer cet élan). En parallèle des images-photographies ont été prises (captures d’oublis, places I found and I forgot), des déplacements ont été faits (les dits ‘roec’ et autres), des sons ont été produits avec spontanéité et extatisme, parce qu’il ne peut plus en être autrement. (éviter le spectacle de l’expression + mise en valeur de l’accident - ce qui survient). Favor for instantaneities, spontané, affranchi, mal fait mais réel donc bien fait, à écouter à haut volume, en traduit temporairement la nécessité. |